De quoi suis-je le plus fier ?

J’ai posé la question hier sur les réseaux sociaux. Un peu comme une boutade, un peu pour voir qui me connaît bien… mais la question intrigue et désarçonne vite

L’inventaire des gentillesses

Il y a les gentils : « tu as tant de qualités… ». Ceux qui me voient encore au travers d’un prisme professionnel. Il y en eut même pour me rappeler une décoration que j’avais oubliée… Celles et ceux qui a contrario s’imaginent que je consacre mon temps aux roses, ceux qui par pudeur préfèrent se taire….pudeur ou indifférence. On a peur en nommant de passer à côté de ce qui serait important…

Nous préférons disqualifier

Nommer un défaut, critiquer est plutôt dans nos habitudes. Les réseaux sociaux nous ont appris cela. Il est plus simple et réjouissant de discréditer, critiquer, trouver la faille… au risque de s’exposer ensuite à la réplique…

Ben la réponse ?

Ce dont je suis le plus fier aujourd’hui ? Vraiment ?

Aucun écrit, sûrement aucune médaille ni félicitation, pas plus qu’un poème ou une chanson, de mon allure ou de mon chien, de ce que je donne ou partage, rien d’extraordinaire… non, ce dont je suis si fier en ce moment ?

C’est mon compost !

Oui, vous avez bien lu ! Ce merveilleux compost que je produis avec patience et constance au fond de mon jardin. Ce compost que j’enrichis chaque jour d’un peu d’épluchures de légumes, de la peau des fruits, des feuilles et plantes broyées avec délicatesse… Ce compost que je retourne tous les deux jours et dont j’hume le délicat parfum.

Il souffre un peu de la sécheresse, mais il reste le régal des cloportes, des vers, des mille-pattes et des collemboles, les papillons ne sont pas loin et des milliers de micro-organismes travaillent dans la joie à le transformer. Quel bel univers !

Tout ce recycle, rien ne se perd et ma belle œuvre écologique me réjouit sincèrement chaque jour…

Bon d’accord il est beau ton compost, mais en vrai de quoi es-tu vraiment fier ?

Mais de mon compost vous dis-je ! C’est tout un art qui symbolise assez bien la façon dont un jour j’aimerais à mon tour être digéré…

Pour être sincère, la fierté m’est étrangère.

J’ai pu être fier d’une réalisation collective, de ce que l’on a pu faire ensemble…

Flatté d’avoir été choisi par une si belle personne… ça c’est autre chose. Ça ne dure pas toujours. Du coup on doute à la suivante…

J’ai pu éprouver une joie passagère en franchissant une étape, en parvenant à une belle réalisation mais j’ai toujours pensé que l’on pouvait faire mieux…

J’ai vu tant de vaniteux brandissant un diplôme comme un trophée, une médaille comme la victoire du siècle…

Je crois avoir toujours préféré la modestie de mon grand-père qui nous avait caché avoir reçu une inestimable récompense pour son travail de géologue.

Les limites des facilités et de l’autodidaxie

Un univers familial facilitateur m’a permis d’apprendre à lire tout seul. Ce fut même facile conquête. Peut-être trop facile. Alors l’effort qui cogne m’a peut-être rebuté.

Ainsi, ce que j’ai appris ensuite, profitant de cette facilité ne m’a valu aucun effort réel… Mais faudrait-il souffrir pour apprendre ?

Nombre de religions ont placé la souffrance comme passage obligatoire (pour se faire une place, s’enrichir, guérir…). Comme s’il était méritoire de passer par le combat. L’éloge de la paresse (qui en réalité est un travail) n’a toujours pas bonne presse…

Peut-être pas… et peut-être sait-on aujourd’hui enseigner le solfège dans la joie.

Vous le voyez, les regrets ne sont pas loin. Choisir c’est souvent renoncer.

Mais j’ai toujours revendiqué avancer « sans honte ni orgueil ».

Certains se disent « fiers d’être de telle ou telle nationalité » … Mais il est ridicule d’être fier d’une qualité obtenue par le hasard de la vie ou l’hérédité.

Il y a un conformisme de la fierté.

Certains organisent « la marche des fiertés ». Il n’y a aucune espèce de honte à avoir à aimer qui l’on veut. Mais je n’apprécie pas plus ou moins une personne en fonction de sa sexualité. Les affinités électives n’ont rien à voir avec ça. Certes, ceux qui ont voulu faire porter la honte aux homosexuels, « ces gens là » comme dirait la triste ministre Cayeux, n’ont eux pas à être fiers du tout… mais la fierté d’être ce qu’on est, c’est ridicule. On est. On a la même dignité qu’autrui. Marcher droit. Relever la tête. S’affirmer… Rien de plus.

Il y a ce que l’on est. Et se transformer n’est pertinent que si c’est bon sincèrement pour soi. La transformation n’est alors utile que pour se retrouver ou se découvrir et s’épanouir soi.

Les efforts du danseur pour devenir étoile, ces sacrifices, peuvent ne rester que torture si la souffrance n’est pas dépassée ou sublimée par la joie de se rencontrer, se trouver soi. Mais si le miracle ne tient qu’au regard d’autrui, c’est alors fort fragile. Une mode passe et soudain l’ombre recouvre tout.

Certains se disent fiers de leurs enfants. Mais quoi ? C’est donc qu’ils pourraient en avoir honte et ne pas les aimer pleinement ? Être fier de son enfant c’est trop souvent attendre de lui qu’il se conforme à un rêve, une ambition, compense sa propre déception… c’est projeter une ombre ambiguë et pesante sur son destin.

Je peux éprouver un plaisir provisoire à réaliser un bel objet, un gâteau qui fera plaisir, à aider, à partager… mais je me méfie comme de la peste de la vanité qui ne sera jamais loin.

Je ne veux pas être fier de moi parce que je veux m’accepter pleinement

Dans les pics et les creux, les pleins et les déliés, dans les contrastes.

Comment savoir si j’ai réussi si je n’échoue pas ? Et si je suis fier d’une réalisation, ne serais-je pas plus fier encore de faire mieux ou autrement ? Oui, mais à vouloir toujours plus, on peut sombrer…

La fierté c’est provisoire. La fierté ça se garde pour soi.

Il faut cesser de vouloir et de croire qu’il existe des gens parfaits. On gratte un peu, on trouve toujours un truc honteux ou pas clair.

Mona Lisa si ça se trouve souffrait d’halitose.

Ou bien, une personne dont on n’attendait pas un exploit est capable soudain de se transcender.

Le dénigrement, la disqualification sont des plaies. La survalorisation, le culte de la personnalité en sont aussi.

Le dépassement de soi c’est chouette un temps, si cela ne fait pas prendre de risques exagérés. La compétition c’est vite problématique.

Il est donc plutôt question de se reconnaître et de s’accepter. De n’avoir d’autre ambition que de bien faire et surtout de ne pas faire de mal.

Mais qui peut prétendre n’avoir jamais fait de mal à personne, même à un ami ?

Et là je pense à Supervielle dans son poème « les amis inconnus » dont je donne juste un extrait :

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche
Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son cœur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,
Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,
Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles
«Si je croise jamais un des amis lointains
Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître ? »

Allez ! si vous avez lu ce texte jusqu’au bout ! je suis fier de vous !

Par Vincent Breton

J'ai exercé plus de quarante ans au sein de l'Éducation nationale. Sur VincentBreton.fr je partage de la poésie, des chansons et sur Koikidit.com un journal singulier et citoyen

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